L’instauration de monnaies stables est une tentative bienvenue d’apporter de la stabilité au marché des actifs numériques. Tout comme un pays qui rattache sa monnaie volatile à la monnaie d’un pays plus stable afin de rendre son économie plus prévisible et plus attrayante pour les investisseurs, les actifs numériques émis par des sociétés comme Tether et Haaven s’ancrent au dollar américain, aux réserves d’or ou même à l’algorithme derrière l’actif numérique lui-même.

Alors que les prix du bitcoin et des autres actifs numériques apparaissent comme spécialement volatils, tout effort pour apporter plus de calme sur le marché est apprécié. Pourtant, l’histoire démontre qu’il est impossible de garantir la stabilité promise sous le nom de « stablecoins « , les « monnaies stables » en français.

Problèmes de rattachement

Par définition, l’ancrage sur une monnaie fiduciaire crée un environnement économique artificiel qui ne peut pas être maintenu sur une longue période dans un marché plus large. Les exemples passés d’ancrage à la monnaie fiduciaire prouvent que, même s’il s’agit d’une solution à court terme, l’inévitable déstabilisation crée une grave instabilité.

En tant que grand producteur de pétrole, le Nigeria a décidé d’arrimer sa monnaie, le naira, au dollar américain afin de maintenir une valeur d’exportation constante. Lorsque les prix du pétrole ont commencé à baisser au milieu des années 2010, le naira aurait également dû baisser, sauf que le gouvernement nigérian a dépensé près de 20% des réserves étrangères du pays pour maintenir l’ancrage. La monnaie se négociant à la moitié de sa valeur sur le marché noir, le Nigeria a rapidement été contraint de se détacher du dollar. Il en a résulté un effondrement de 30 % de la valeur du naira et une inflation galopante.

Un exemple encore plus significatif s’est produit en Thaïlande dans les années 1990. Le baht thaïlandais étant rattaché au dollar américain, le pays était l’une des économies les plus convoitées de l’Asie du Sud-Est. Mais lorsque la croissance économique a commencé à ralentir, les investisseurs ont commencé à parier que le baht perdrait de la valeur. Comme au Nigeria, le gouvernement thaïlandais a dépensé des milliards de dollars pour défendre l’ancrage avant de l’abandonner en 1997. La dépréciation du baht qui en a résulté a eu un effet domino dans toute la région et a déclenché la fameuse crise financière asiatique de la fin des années 90.

Le marché de la mauvaise conduite

Le problème avec le rattachement à une monnaie est que la théorie repose sur le comportement spécifique du marché. Mais vous ne pouvez pas dire au marché ce qu’il faut faire. Soit les gens trouvent des échappatoires à exploiter, soit ils créent un marché noir qui reflète mieux la valeur réelle, soit ils ne se comportent tout simplement pas comme l’hypothèse d’un marché efficace le suggère.

Il suffit de regarder la monnaie utilisée dans la plupart des situations de rattachement, le dollar américain. En tant que monnaies soutenues par des gouvernements et des banques centrales plus stables que les organes directeurs et les institutions aux États-Unis, le franc suisse et le dollar de Singapour représentent peut-être une option de rattachement plus stable. Pourtant, le dollar est le choix par défaut parce que les gens lui font confiance. Ce n’est pas logique, mais en raison de son héritage et de son attrait émotionnel, c’est à cette monnaie qu’ils font confiance. Les gens à l’extérieur des États-Unis sont habitués à traiter avec le dollar et sont, par conséquent, plus à l’aise avec le dollar que n’importe quelle autre devise dans le monde.

Ce qu’il faut en tirer, c’est qu’il est souvent plus utile de regarder ce que les gens font réellement et non ce qu’ils devraient faire. Malgré les questionnements pour savoir s’il dispose de suffisamment de réserves pour soutenir son ancrage au dollar américain, Tether est le leader de l’emballement sur le marché. Mais cela n’a pas d’importance puisqu’il y a assez de gens qui croient en son ancrage sur le dollar. Si l’ancrage (sur le dollars américain) perd de la valeur et que certains détenteurs paniquent en vendant, il y a suffisamment d’acheteurs potentiels qui ont confiance dans la capacité de l’entreprise à ramener la monnaie stable à son prix fixé.

Facteurs influençant la stabilité

Le marché des actifs numériques est encore émergent et son avenir est difficile à prédire. Les livres blancs et le battage publicitaire sur l’évaluation ne mèneront pas loin. D’autres facteurs – ceux qui reposent sur des résultats plus tangibles – peuvent être des outils plus efficaces pour évaluer la stabilité à long terme.

Comme pour le dollar, l’examen de la confiance perçue à l’égard d’un actif est une façon d’évaluer sa durabilité. Les communautés fortes conservent leur foi pendant les mauvais moments, ce qui peut servir de garde-fou contre la volatilité.

Une autre façon est de rechercher des actifs numériques avec un cas d’utilisation clair, que ce soit pour les paiements transfrontaliers, les paiements de consommateurs ou en tant que réserve de valeur. Avoir un exemple concret d’utilisation ne peut qu’aider à renforcer la confiance et à élargir la communauté qui le soutient.

C’est la prise en compte de tous ces facteurs qui est susceptible de construire une monnaie numérique vraiment stable.

 

À propos de l’auteur :

Thomas Lee est associé directeur et chef de la recherche chez Fundstrat Global Advisors. Il est un stratège confirmé de Wall Street avec plus de 25 ans d’expérience dans la recherche sur les actions. Il est systématiquement classé en tête par Institutional Investor depuis 1998. Avant de cofonder Fundstrat, il a occupé le poste de stratège en chef des actions de J.P. Morgan de 2007 à 2014 et, auparavant, celui de directeur général chez Salomon Smith Barney. Ses domaines d’expertise comprennent la stratégie de marché, la stratégie des petites et moyennes capitalisations et les services de télécommunications.